La turbine du Leslac'h (Témoignage de Jean de Saint Laurent)
L'installation hydroélectrique attenant au château du Leslac'h a été réalisée par mon père Charles Henri Marie Jacques de Saint Laurent.
Je suis né en 1932 et n'ai aucun souvenir de la construction de cette installation. Le seul document daté que je connaisse est une note dans un agenda du 03/01/1936 : "chgé le compteur M.Bésiers 63kw8. payé", ce qui signifie qu'à cette date l'installation fonctionnait et que mon père vendait de l'électricité.
L'installation comprenait:
- Un barrage établi en travers du Yar, modeste rivière qui se jette dans la baie de Lannion au lieu dit Pont ar Yar (en breton yar signifie poule)
- Une batterie d'accumulateurs de tension nominale 120 volts
- Un réseau de distribution avec compteurs alimentant le Leslac'h, Belle Roche et quelques fermes.
Le barrage est en maçonnerie courante, pierre et mortier, sans armature, haut de 2 à 3 mètres. Il comporte une ouverture fermée par une vanne en bois. La retenue est modeste et s'est remplie de vase et de plantes aquatiques, elle ne fonctionne pas comme une réserve d'eau. Pour gagner un peu de hauteur, un canal a été creusé en aval, court-circuitant un méandre du Yar en créant une petite ile. En rive gauche, le barrage est relié au bâtiment de la turbine par un petit canal en béton, muni à son entrée d'une grille de retenue des déchets flottants. Pour la maintenance de la turbine, cette entrée peut être fermée par un jeu de planches que la pression de l'eau maintient, tout simplement.
Le bâtiment de la turbine est une petite cahute en briquettes de béton couverte en tôle ondulée. Il est en grande partie occupé par le puits de la turbine, qui est entièrement immergée; n'apparaissent au dessus de l'eau que l'arbre de sortie vertical et la barre de commande des ailettes de réglage.
Je n'ai pas de souvenir précis de la structure de la turbine, ni de son origine. Etant donné la propension de mon père à se fournir par récupération ou occasion, elle ne devait pas être neuve.
Deux éléments sont importants pour l'histoire des mésaventures de la turbine du Leslac'h:
- le pivot en bois de gaïac
- l'extrémité supérieure de l'arbre du rotor.
Cet arbre se termine par un épaulement muni de trois grosses dents, entre lesquelles s'insèrent les dents complémentaires de l'arbre de sortie. L'arbre de sortie passe dans un roulement à billes porté par une poutre transversale et porte une grande poulie en bois. La dynamo montée initialement est une grosse machine munie d'un inducteur à quatre pôles. Construite pour fonctionner avec son axe horizontal, Mon père l'a installée verticalement.
La batterie d'accumulateurs est installée dans un bâtiment attenant au Leslac'h, occupant une longue pièce sans fenêtre séparée d'un garage par une mauvaise cloison en bois. Chaque élément est logé un grand bac en verre*. C'est avec une curiosité craintive qu'enfant j'entrais dans la sombre "chambre aux accus", avec son odeur piquante, son inscription "Défense de fumer" et la crainte associée à un fort méchant liquide, l'acide sulfurique. La cloison séparant la chambre aux accus du garage porte le tableau de bord, du genre "provisoire qui dure", avec fort beaux voltmètre et ampèremètres montés à la diable. La batterie sert de régulateur autant que de réserve. La turbine, avec son réglage manuel sommaire du vannage, adapte sa vitesse à l'effort fourni. Quand le débit du Yar est faible, il est possible de charger successivement sous 60 volts les deux moitiés de la batterie. Quand le débit est important et la demande faible, la tension peut atteindre 140 volts.
La turbine a eu grande place dans mon enfance, sachant que l'on désignait par "la turbine" barrage, rivière, pont et petite maison cachant turbine et dynamo. C'était un lieu où les promenades menaient fréquemment. Pendant l'occupation allemande, point d'automobile, les catholiques du Leslac'h allaient rituellement à la messe du dimanche de Tréduder, à pied, passant par le chemin de la turbine que j'écoutais en la longeant. Sans ouvrir la porte cadenassée de son abri, il était important d'entendre le son de la turbine, un son modéré, pas désagréable. La base de ce son venait du mouvement de l'eau et des vibrations de la courroie. Bien distinct, le bruit de la dynamo évoquait un vol d'insecte, il était produit par le frottement des balais sur le collecteur. La composante la plus caractéristique, donnant un rythme, était le "clap" périodique du fermoir de la courroie passant sur la poulie de la dynamo.
Après la mort de mon père (24/12/1939), l'entretien de la turbine a été fait par mes frères René et François, au gré de leur présence au Leslac'h, un peu par moi tardivement, mais surtout par Henri Olivier, le métayer du Leslac'h. Henri avait participé à la construction, il en parlait avec une nostalgie respectueuse: "c'est que c'est du travail fait par Monsieur et moi"; 'Monsieur' était le seul terme qu'il employât pour désigner mon père. Réputé peu fiable et peu actif, il tenait à "sa" turbine et à son électricité gratuite (lui n'avait pas de compteur).
Un premier gros ennui vint de la rupture de la cage de la grosse dynamo; non, elle n'aimait pas être debout ! Longtemps, elle a attendu dans un garage une réparation qui n'est jamais venue. Elle a été remplacée par une machine un peu plus modeste, prudemment installée avec son axe horizontal. Cette disposition exigeait une courroie adaptée au travail croisé, plus coûteuse et s'usant plus vite que la courroie initiale.
Deuxième événement fâcheux, l'usure des dents de l'arbre de la turbine, telle qu'elle n'entrainait plus l'arbre de sortie. Le forgeron du coin (St Sébastien) a fait deux colliers adaptés aux épaulements des deux arbres et réunis par deux pattes (Fig. 4). Cela marchait, non sans problèmes, les boulons se desserraient, l'adhérence des colliers était médiocre. A cette époque j'étais assez grand pour aller seul resserrer les boulons. Il fallait fermer le canal d'arrivée avec les planches et descendre dans le puits de la turbine où coulait toujours un peu d'eau.
Brouillé avec le calendrier, je ne sais à quelle date exacte l'eau du Yar a cessé de nous apporter des watts, un peu après 1950 me parait probable. Je n'ai pas de souvenir d'une cérémonie d'adieu à la turbine qui la méritait bien, elle a éclairé une bonne partie de mon enfance. Sans doute gît-elle encore sous les décombres, attendant les fouilles de quelque archéologue à venir.




Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire