Presque toute la famille était présente ou représentée pour
l'accompagner vers la porte du Paradis, comme cela a été chanté en breton (voir texte et traduction de ce magnifique cantique). De beaux hommages lui ont été
rendus à l'église de Saint-Michel-en-Grève et au cimetière de Plestin (voir le livret de l'église ici). Son
frère Etienne a rappelé tout ce que la fratrie lui devait, la prise en charge
des soucis et de la souffrance des autres, son courage, son ingéniosité…
(retrouver ici son témoignage). Plusieurs poésies ont été lues (voir ce recueil de poèmes tardifs, où elle faisait front face au dépouillement inéluctable du
temps qui passe). Sous le magnifique ciel bleu qu'offre la Bretagne quand il le
faut vraiment, chacun a dit à sa façon son attachement à Maguy. Elle aurait
aimé le petit paquet d'algues de la plage posé par Janick sur son
cercueil ! Tu nous as appris, Maguy, à faire du beau avec tout ce qu'on
pouvait récupérer gratuitement…
Une enfance pas si classique…
Malgré la sérénité majestueuse qui émanait d'elle, la vie de
Maguy n'a pas été un long fleuve tranquille… Aînée de 10 enfants, née au
lendemain de la guerre de 14, elle a souvent évoqué le curieux mélange que
constituait cette famille : aristocratique mais républicaine, attachée à la
tradition, mais pas à la forme, vivant de façon concrète dans une certaine
utopie… Maguy enfant a dû suivre le cursus bien spécifique et normatif qui s'imposait
en particulier aux filles de bonne famille. Elle a appris beaucoup de sa mère,
dont elle était certainement un peu confidente et aide, de son père, militaire
raide, mais inventeur atypique, et de tout l'entourage bienveillant et aux divers
talents du "personnel" du Leslac'h (tante Marguerite, les chanoines
successifs dont le bon Père Abel Vaury, madame Hervé, les fidèles Ollivier,
Marie Jacob, les fermiers alentour etc.).
Dans les années 20 et 30, Maguy la petite versaillaise suit
les affectations successives de son père, Fontainebleau, Le Mans, Rennes etc.
Elle alterne blouse d'écolière, robe à smocks, et tenues de campagnarde. Elle
souffre de ne pas avoir les mêmes droits que ses 3 grands frères, Jacques, René
et François –jouer dehors après les repas (elle doit travailler à son
"ouvrage", avec les dames) ou participer aux expérimentations de son
père (sauf pour des tâches ancillaires, comme peindre la carrosserie des
voitures-prototypes). Elle fréquente de bonnes institutions, passe son bachot à
Rennes et avoue un faible pour les Dominicains, d'image assez moderne. Dans
"148 rue de Fougères", Maguy a bien raconté la vie originale de sa
famille pendant les années 30.
L'histoire se précipite…
Un premier drame est la mort à 46 ans de son père, Jacques
de Saint-Laurent, le 24 décembre 1939, veille de Noël. Noël n'était pas une
fête très prodigue en cadeaux et réjouissances chez les austères Saint-Laurent
(on n'y recevait qu'une orange ! on osait parfois demander plus…), mais ce Noël
là a été immensément triste… Jacques avait tenté de réintégrer l'armée après la
déclaration de guerre, malgré sa paralysie, mais le refus de l'Etat-major
l'avait beaucoup affecté. Aux côtés de sa mère, Maguy se retrouve plus
responsable encore qu'elle ne l'était auparavant.
Un second drame est l'histoire bien connue de la déportation
de sa mère, Marie de Saint-Laurent, un peu plus de deux ans plus tard. Le lundi
29 septembre 1941, jour de la St-Michel, un avion allié (touché par la DCA
allemande de Morlaix) s'était posé sur la Lieu de Grève au large de St-Michel
justement. Abrités au début dans une cabine de plage, puis dans le moulin
abandonné de Keravenou, les 3 aviateurs sont recueillis le 2 octobre par Mme de
Saint-Laurent à la demande de l'abbé Leroy, recteur de Trémel. Ils restent au
Leslac'h jusqu'au 6 octobre, puis sont cachés dans une grotte des bois du
Leslac'h et peuvent rejoindre une filière d'évasion le 8 octobre 1941.
Malheureusement, ils sont arrêtés à Nantes le 19 novembre 1941. Peu à peu les enquêteurs
allemands reconstituent leur parcours et arrêtent les personnes qui les ont
aidés.
Le 22 avril 1942, Mme de Saint-Laurent est arrêtée au
Leslac'h, laissant sur place 8 de ses 10 enfants. René est parti depuis un mois
compte tenu d'avertissements reçus, François est au Prytanée. Maguy l'aînée, 23
ans et Jacques, 22 ans, malade et alité, sont les seuls "adultes" qui
restent sur place (Térèse a 16 ans et demi, Michèle 15 ans, Anne –Nickou- 11
ans, Jean 10 ans, Etienne 8 ans et Geneviève 4 ans). Si Jacques va continuer
jusqu'à sa mort en 1945 à "gérer" administrativement le Leslac'h,
Maguy deviendra la maman de fait de ses jeunes frères et sœurs.
Cependant, dès le lendemain de l'arrestation de sa mère,
Maguy doit quitter le Leslac'h pour rejoindre son cousin Albert de Schonen à
Paris, puis tenter de passer en zone libre, ce qu'elle fait, après moultes
péripéties, le 27 mai 1942. Elle est alors coupée du Leslac'h, mais parvient à
gérer à distance les plus jeunes frères et sœurs, jusqu'à leur réunion à
Villeneuve-sur-Lot l'été 43 pour les filles et un peu plus tard pour les
garçons. Etienne est envoyé chez un cousin bénédictin à En Calcat en 1944, Jean
chez des amis à Rennes. Presque tous (sauf René et François) sont réunis au
Leslac'h pour Noël 1944. C'est une période d'espoir (la Libération approche,
les enfants reçoivent quelques nouvelles de leur mère) et d'angoisse (vie
difficile, maman reviendra-t-elle?), qui se termine tragiquement au printemps 1945
: le 7 mai, le même Abbé Leroy, qui avait demandé à Mme de Saint-Laurent
d'accueillir les aviateurs, vient au Leslac'h annoncer sa mort à 49 ans, quelques
mois plus tôt, au camp de Ravensbrück.
Libération et reconstruction familiale
Commence une longue période difficile. Jacques, le frère
aîné, meurt en juin 45, à 25 ans. Que de morts trop jeunes ! Malgré la
Libération, l'ambiance n'est pas à la fête, mais il faut bien vivre, faire
redémarrer la machine. C'est ce que Maguy s'efforce de faire, avec l'aide à
distance de René (qui reprend les tâches administratives de Jacques) et parfois
de François. Les biens de la famille sont sous séquestre, tant que Geneviève la
cadette n'aura pas 18 ans. Et cela complique tout, la gestion externe
appauvrissant la famille (qui a du "bien", mais peu de revenus). S'ajoutent
les conseils bien intentionnés, mais parfois inopérants, de plusieurs oncles et
tantes qui veulent tous aider. La religion aide aussi, la famille est encore
très pieuse, et Maguy veille à une éducation très catholique de la jeune
fratrie.
Le Leslac'h, trop loin de tout, est vite déserté (sauf pour
les vacances) au profit de Rennes, la grande maison des Saint-Laurent au 148,
rue de Fougères. A part René et François, tous les enfants y sont peu à peu
rapatriés, les derniers en 1949. Maguy, qui a longtemps gardé comme une mère sa
plus jeune sœur, Geneviève, pendant son errance de la guerre (entre 1942 et
1945), règne sur cet univers estudiantin. Elle-même reprend des études couronnées
par un doctorat de psychologie. Elle deviendra par la suite Chargée de cours,
puis Maître Assistant de psychologie à l'Université de Rennes 2, et plus tard
Psychanalyste. Tout ce parcours professionnel peut s'expliquer par le désir de
comprendre sa propre personnalité, de même que l'histoire et les drames de sa
famille. Et explique aussi sa capacité à les évoquer, presque seule parmi ses
frères et sœurs.
Mais avant ces introspections, qui viendront avec l'âge mûr,
il faut survivre ! La fratrie manque cruellement de ressources, il faut bien le
dire, malgré les secours obtenus ici ou là. Des collégiens et étudiants ont
toujours faim, mangent beaucoup et coûtent cher ! La famille s'en sort par
divers bricolages, un grand talent du recyclage, et une sobriété quotidienne.
Maguy évoque par exemple le toit qui fuit, le parapluie au-dessus de son lit,
la cire de bougie utilisée pour boucher les trous d'ardoise…
Un talent atavique d'imagination
La culture et l'art sont déjà fortement présents. La maison
de Rennes accueille toutes sortes d'expériences, c'est le temps de
l'existentialisme, des amitiés étudiantes, d'un certain bouillonnement après le
carcan de l'Occupation. Cette maison plutôt bourgeoise se transforme –murs
peints en rouge ou en jaune, objets inattendus récoltés ça et là, pénétration
des idées "modernes" qui effraient parfois les tantes et les aînés. Dans
un texte écrit en 2000 sur les racines de son désir créatif, Maguy parle de la
filiation artistique avec son arrière-grand-mère Goum (Valentine Hennet de
Goutel), elle-même nièce de l'Oncle Maurice de Barberey, adepte du
"beau" et grand dessinateur ou aquarelliste : "Goum entendait favoriser mes dons artistiques. Elle me disait :
-N’uses pas tes jolies mains à faire ce que tout le monde peut faire. Elle est
intervenue sur le triple terrain de la danse, du piano et de l’aquarelle".
Maguy évoque aussi Marguerite de Schonen, sa grand-tante et marraine, au talent
remarquable de peintre. Pendant son périple de l'Occupation, Maguy sera chargée
des cours de dessin des 5èmes et 6èmes de l’Institution Sainte-Catherine de
Villeneuve-sur-Lot. Comme finalement tous ses frères et sœurs (sauf René et
François?), Maguy se lancera par la suite dans toutes sortes de créations : dessin,
peinture, bijoux, tapisserie, écriture –et y trouvera certainement un
merveilleux dérivatif aux contraintes que le destin lui impose.
De 1949 à 1958 environ, Maguy continue sa mission de mère de
famille avec les plus jeunes. Mais peu à peu les frères et sœurs prennent leur
envol. La petite dernière, Geneviève, devient majeure en 1959. C'est le temps
des douloureux partages Saint-Laurent (en 1960). Maguy a, de son côté, hérité
de tante Marguerite (morte en 1957) sa maison de Saint-Michel (Kerzantmikel),
son havre de paix et d'imagination jusqu'à sa mort, maison emplie de souvenirs,
d'œuvres et d'archives…
Découvrir, transmettre, semer…
De 1960 à sa retraite en 1985, Maguy peut se consacrer à sa
vie professionnelle à l'Université, puis en cabinet libéral. Elle aime rechercher,
enseigner, transmettre, raconter. Il existe hélas peu de références de son
approche de la psychologie et de la psychanalyse, on est encore dans l'ère
pré-internet. Un jour peut-être, ses collègues ou élèves parleront…
Du côté de la vie familiale, Maguy se fait archiviste pour échapper au temps et à la mort. Elle écrira, à propos d'un recueil sur des échanges amoureux au milieu du 19ème siècle : "Conserver [les lettres], c'est arrêter le temps, ne pas accepter l'oubli et la destruction, se donner la possibilité, par une relecture, de retrouver le temps de l'amour, de le réanimer avec d'autant plus de vigueur que, dans ce bloc de documents, les temps morts n'apparaissent plus... on n'y trouve que les témoignages répétitifs d'un amour qui ne connaîtrait, illusoirement, ni l'usure, ni la mort" (Cent lieues et dix-huit jours. Lettres d'amour en 1844).
Souvent avec sa sœur Michèle, elle décrypte des
correspondances familiales anciennes. Elle essaie de comprendre, de retrouver
un peu de la personnalité de certains ancêtres peu communs, de mettre à jour
des histoires amusantes. Elle travaille d'abord sur des personnages assez
lointains (Albert Hennet, Cladie et Etienne de Schonen, Mandé Bailly de
Barberey, Hélène Roederer etc.). Puis elle essaie de raconter des morceaux de
la vie familiale à Rennes. Ce n'est que plus tard qu'elle abordera le plus
difficile : les événements qui ont causé la disparation de sa mère. Peu avant
sa mort, Maguy travaillait à écrire la vie de sa mère, mais elle n'en avait
plus vraiment la force.
"Je regarde, j’écoute, je réfléchis, et les thèmes surgissent. Je
tente de trouver le mode d’expression qui leur convient le mieux en utilisant
les différentes techniques à ma portée"
Du côté de l'expression artistique, Mai 68 a certainement
été un évènement déclencheur. Maguy écrira : " Vers 1969 l’idée m’est
venue de réaliser des patchworks, en assemblant et cousant des morceaux de
tissus anciens, qui ne manquaient pas dans les armoires familiales. La première
de ces tapisseries s’est appelée Mai 68
". C'est le temps des premières expositions (Lannion 1970, Saint-Malo 1972).
En 1979, Maguy s'inscrit à un atelier de peinture à Rennes et découvre l'huile.
Entre 1982 et 1989, elle effectue des recherches picturales à l'atelier du
Thabor et suit les Beaux-arts en cours du soir. Libérée des tâches familiales,
elle produit à profusion. Viendront au fil du temps une quinzaine d'expositions
à Rennes, Rablay-sur-Layon, Vancouver, Combourg, Evran, Locronan, Tinténiac,
Roscoff, Locquirec, Lannion, Guerlesquin, Guimaëc. Maguy est reconnue comme une
artiste régionale bretonne – à l'instar de Marguerite de Schonen, elle méritait
incontestablement mieux, mais elle n'avait ni impresario ni galerie pour la
mettre en avant…
Les médias (photo, gravure, tapisserie, collage, huile, gouache, peinture sur soie, gaufrage, acrylique, dessin sur ordinateur, polystyrène, plexiglas etc.) et les thèmes (personnages, plans de villes, empreintes de corps, écritures anciennes, arbres, écorces, algues, cerfs-volants, affiches de rue) évoluent au gré des découvertes et des recherches… Le point d'orgue sera la magnifique rétrospective "Un monde au fil de l’âge. 70 ans de peinture" proposée l'été 2015 à Ti an Holl, maison de la culture de Plestin-les-Grèves.
Les médias (photo, gravure, tapisserie, collage, huile, gouache, peinture sur soie, gaufrage, acrylique, dessin sur ordinateur, polystyrène, plexiglas etc.) et les thèmes (personnages, plans de villes, empreintes de corps, écritures anciennes, arbres, écorces, algues, cerfs-volants, affiches de rue) évoluent au gré des découvertes et des recherches… Le point d'orgue sera la magnifique rétrospective "Un monde au fil de l’âge. 70 ans de peinture" proposée l'été 2015 à Ti an Holl, maison de la culture de Plestin-les-Grèves.
Deux passions apparemment contradictoires accompagnent ce
cheminement artistique : l'amour (très familial) des plantes et du jardin, le
goût des voyages au loin. Maguy aime être envahie par les fleurs, les arbres,
les plantes qui colonisent son trop petit jardin de Kerzantmikel. Elle aime aussi
la découverte de la France et du monde (entre autres, Etats-Unis, Italie,
Québec, Spitzberg, Maroc, Londres…) et rapportera de ces voyages une moisson de
matériaux pour ses créations. On trouvera ici quelques photos de Maguy avec des exemples de créations.
Mystère d'une personne…
Que pensait vraiment Maguy? Qui était-elle au fond? Une
grande sœur qui ne se voulait pas respectable ni raisonnable, et pourtant
l'était? Une sorte de grand-mère (aucun de ses neveux ou nièces n'ayant connu
les grands-parents Saint-Laurent)? Une pythie que l'on venait consulter pour sa
sagesse? Une amie solide pour beaucoup de connaissances bretonnes intégrées à
la famille, comme Chula ou Achille? Une âme forte ("comme on n'en fait
plus" dit-on à chaque époque), capable de porter et supporter vaillamment
les vicissitudes de la vie? Elle était sans doute un peu tout cela…
Maguy avait le don de faire parler les autres, mais
dévoilait peu de son essentiel. Elle évoquait volontiers, au contraire de sa
fratrie encore blessée, la vie familiale ancienne, à mots choisis et avec ce
qu'il fallait de facétie et d'autodérision pour ces orgueilleux Saint-Laurent
dont elle était fière. Mais sur elle-même, ses amours, ses réussites, ses
blessures, ses maladies, elle était extrêmement discrète. Plus tard, peut-être,
des amis ou descendants plus éloignés pourront, à l'aide de lettres ou
documents où elle se sera livrée, cerner davantage sa personnalité, son
"moteur", sa philosophie profonde. Pour le moment, acceptons le
mystère et rendons grâce d'avoir connu cette grande dame…
(Bénédict de Saint-Laurent, 21 mars 2020)
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